Prédication du 30 mars 2025

Baptêmes de Joseph et d’Aurélie

de Dominique Imbert-Hernandez

Comme un enfant sevré

Lecture : Psaume 131

Lecture biblique

Psaume 131

1 Cantique des montées. De David.
Éternel ! je n’ai ni un cœur arrogant, ni des regards hautains ;
Je ne m’engage pas dans des questions
Trop grandes et trop merveilleuses pour moi.
2 Loin de là, j’ai imposé le calme et le silence à mon âme,
Comme un enfant sevré auprès de sa mère ;
Mon âme est en moi comme un enfant sevré.

3 Israël, attends-toi à l’Éternel,
Dès maintenant et à toujours !

Prédication

Avec ses trois versets, le psaume 131 est l’un des plus courts du livre des Psaumes. (Le psaume 117, lui, tient en deux versets seulement.) Cependant, ces trois versets ouvrent à une grande profondeur de pensée, une pensée sur Dieu, une pensée sur l’humain. Les quelques mots du psaume en disent beaucoup plus que leur petit nombre le laisserait croire !
Cela commence dès les premiers mots : Cantique (psaume, chant) des montées, de David.
Les psaumes des montées, aussi appelés psaumes des degrés, signalent des psaumes chantés lors de la montée des marches du Temple de Jérusalem à l’occasion des grandes fêtes religieuses du judaïsme, Pessah (Pâque : libération de l’esclavage), Chavouot (Pentecôte : don de la Torah) et Souccot (fête des récoltes). Monter les marches du Temple, c’est se disposer à célébrer l’œuvre de Dieu et à le rencontrer. Nous pouvons penser à ce cantique commençant par : Vers toi, j’élève mon âme, que nous chantons régulièrement au Foyer de l’Âme puisqu’il fait partie des spontanés du temps de l’Église. Ce mouvement de montée, d’élévation de l’âme est celui de David, à qui le psaume est attribué, mais à travers lui, il est celui d’un ou d’une bien-aimé de l’Éternel. Car le nom de David signifie l’amour dont il bénéficie. Ainsi celui ou celle qui élève son âme peut le faire sans peur, sans dissimulation, sans hypocrisie, sans vouloir paraître, mais seulement être, être devant l’Éternel, Celui qui libère, Celui qui indique le chemin de la vie, Celui dont les dons permettent de vivre, Celui qui se fait proche.

Ce n’est pas pour autant que celui ou celle qui prie se prévaut d’un quelconque privilège ni d’une quelconque supériorité. L’amour, la proximité, les dons de Dieu sont pour lui ou elle révélateurs de son humanité, celle à laquelle lui ou elle est appelée par l’Éternel. Cette humanité à laquelle Joseph et Aurélie sont appelés, et chacun, chacune également. Cette humanité est comprise comme étant devant Dieu, reliée à lui, nourrie, désaltérée, déployée en lui, par ses dons, par son œuvre dont Jésus le Christ est, pour les chrétiens, la manifestation pleinement accomplie en notre humanité. Se tenir devant Dieu ainsi que le fait le psalmiste dans sa prière : Éternel ! fait comprendre que cette position « devant Dieu » est la juste place de l’humain, c’est sa place voulue par l’Éternel : une relation de proximité qui manifeste aussi ainsi la dignité inaltérable de l’être humain, puisque sa dignité n’est pas référée à ce qu’il ou elle est ou fait, mais à l’appel qui lui est adressé, à la confiance qui lui est faite. « L’homme, l’humain est l’espérance de Dieu » : la conviction du pasteur Wagner rend compte de l’initiative divine, espérance, confiance, amour qui précèdent ceux dont nous pouvons lui témoigner en réponse. Dans cette réponse se manifeste notre qualité d’être ; se tenir devant Dieu se traduit par une qualité d’être, à la fois pouvoir être et manière d’être humain, vivant sur cette terre parmi d’autres vivants.

Aucune supériorité donc de la part du psalmiste, au contraire : Je n’ai ni ni un cœur arrogant, ni des regards hautains ; je ne marche pas vers ce qui est trop grand et trop merveilleux pour moi. Le cœur, le regard, la marche : trois dimensions communes à tous les humains, mais bien sûr il ne s’agit pas de l’organe qui bat dans notre poitrine, ni de nos yeux et de la vue, ni de la marche que Joseph expérimente à peine sur ses deux pieds.

  • Le cœur, pour le psalmiste dans la compréhension de la Bible hébraïque, c’est le siège de la volonté.

Les humains sont capables de grandes choses, ils appliquent leur intelligence à ce que leur volonté formule pour réaliser leur projet, leur ambition. Et nous voyons bien à quel point cette volonté peut conduire au meilleur comme au pire. Mais qu’est-ce qui anime et oriente la volonté ? Le psalmiste pointe ce qui détourne l’humain de l’Éternel : un cœur arrogant, une volonté arrogante. Lorsque la volonté est rapportée à la grandeur personnelle, saturée par elle, lorsque la volonté est portée par une supériorité d’orgueil ou par la peur d’être qui conduit au paraître, la volonté devient destructrice de l’humanité.
Lorsque le psalmiste chante qu’il n’a pas un cœur arrogant, ce n’est pas pour s’humilier, c’est parce qu’il a conscience de ce qui empêche l’humanité devant Dieu. Sa volonté n’est pas animée de supériorité mais en se tenant près de la source de la vie, il tisse sa volonté dans une autre, il l’imprègne du courant pour la vie des vivants.

  • De même, il n’a pas de regards hautains.

C’est-à-dire que ce qu’il comprend et ce qu’il discerne de lui-même et de celles et ceux qui l’entourent ne l’installe pas sur une position surplombante, en hauteur, une position qui le séparerait du reste de l’humanité pour son profit et son pouvoir ou pour y cultiver un entre-soi jaloux avec celle et ceux dont il reconnaîtrait une valeur identique à la sienne. Son discernement n’est pas orienté par son intérêt ni par sa préservation. Ses yeux sont grand ouverts et son discernement est activé depuis sa place devant Dieu qui n’est pas plus haute que celle de n’importe qui. Son discernement est décentré de lui-même, éclairé, informé de ce que l’Éternel n’est pas que son Dieu à lui, mais Celui pour tous et toutes.

  • Enfin le psalmiste ne marche pas vers ce qui est trop grand et trop merveilleux pour lui.

Son horizon n’est pas l’aboutissement de ses ambitions de grandeur et il n’y fonce pas sans égards pour autrui, en écrasant celles et ceux qui seraient sur son passage. Sa marche, son existence est une dynamique d’évolution devant Dieu et ce qui le propulse tient à la reconnaissance, à la confiance, à l’espérance.
Ainsi, non seulement ces trois dimensions de l’humain que sont la volonté, le discernement et la dynamique sont rapportées par le psalmiste à son être devant Dieu mais elles façonnent également toutes ses relations aux autres, sa manière d’être avec autrui. Un texte biblique parle particulièrement de ce qui détourne de Dieu et d’autrui dans le cœur, le regard, la marche : le mythe de Babel. Les humains veulent construire une tour assez haute pour toucher le ciel, c’est-à-dire pour s’élever jusqu’à la place de Dieu, une tour assez haute pour se faire un nom grandiose afin de dominer l’histoire, la terre, le futur et ne pas être dispersé mais faire bloc. Ces humains ressemblent aux briques qu’ils fabriquent pour construire leur haute tour et le signe en est leur langage réduit à quelques mots qu’ils répètent tous. Le résultat de leur volonté est l’uniformité façonnée en forme de briques. Il n’y a pas de place pour l’altérité et ce refus même est destructeur de l’humanité individuelle et de l’humanité dans son ensemble.

Cœur, regard, marche, c’est un être au monde qui se dit là, dans la prière où le souvenir et la conscience sont ravivés. Un être au monde se dit dans la volonté, le discernement, la dynamique, un être au monde de bien-aimé de Dieu, un être au monde qui s’élève, se lève, est levé et relevé dans et par cet amour premier. Celui, celle qui prie ce psaume croit que l’Éternel est engagé en sa faveur et l’aide dans son existence. Quelle bonne nouvelle !
C’est ce qui a été attesté sur Joseph et sur Aurélie lors de leur baptême : Joseph et Aurélie sont bien-aimés de Dieu, ce qui en Christ se dit aussi en termes de relations de Père à enfants. Le baptême signifie une adoption, seulement par grâce.
Cependant dans le psaume, l’Éternel n’est pas tant un père qu’une mère : j’ai fait le calme et le silence en mon âme, comme un enfant sevré auprès de sa mère ; mon âme est en moi comme un enfant sevré. L’enfant sevré a été nourri par sa mère. Il a reçu de quoi grandir, de quoi devenir capable et responsable pour sa vie propre. Dans la distance vis-à-vis de sa mère, distance qui n’est ni abandon ni indifférence, il est autorisé à devenir lui-même et en même temps, une véritable relation peut s’établir entre sa mère et lui. L’Éternel n’est ni une mère fusionnelle ni un père possessif. D’avoir été bien nourri, l’enfant sevré éprouve de la reconnaissance, de la gratitude, de la confiance, autant de ressources positives de vie. Nous vivons d’avoir reçu et de recevoir de l’amour, de la confiance, de la reconnaissance et notre existence peut en être charpentée, orientée ; elle peut en diffuser. Calme et silence chante le psalmiste, comme une sérénité où s’efface le souci de soi avec son agitation et son brouhaha intérieurs. C’est la paix de l’âme associée à la joie et à la vie, au présent et en promesse, qui advient. Parce que c’est la justice de Dieu de libérer, d’autoriser, de vivifier, d’élever. Jésus de Nazareth l’a manifestée, en rendant capables les hommes et les femmes, capables de vouloir, capable de discerner, capables d’avancer dans leur existence, et cela sans se les attacher en emprise ou en dette, mais par la reconnaissance, la gratuité, la confiance, l’amour offert, cet amour dont l’apôtre Paul écrit que rien de ce qui nous arrive ne peut nous en séparer. C’est la justice de Dieu que cette libération, cette autorisation, cette élévation de l’humain soit inconditionnelle, destinée à tous et toutes sans mérite, ni rite -le baptême est signe d’un amour qui n’a pas besoin du baptême –, ni sacrifice -surtout pas celui de Jésus-Christ pour racheter nos péchés.
Comme un enfant sevré auprès de sa mère ; mon âme est en moi comme un enfant sevré. Nous pouvons aussi nous souvenir de la prière de louange du pasteur Wagner : Mon âme monte à Toi, en Toi et Te magnifie, comme l’alouette monte dans le ciel bleu et s’enivre d’espace, de soleil et d’alléluias. A travers les métaphores du psalmiste et du pasteur dessinant leur expérience intime de proximité avec l’Éternel, nous comprenons qu’ils expriment un lien vital dont la liberté et la fidélité sont des composantes fondamentales et qui conduit à une élévation de l’être humain, pas au-dessus des autres, mais dans son devenir d’enfant de Dieu.

Si cette élévation de l’humain est adossée dans le psaume à l’expérience de l’Éternel à qui la prière est adressée, elle l’en en même temps à l’impossibilité de se l’approprier : Attends-toi à l’Éternel ! L’expression est une traduction à la fois du désir de vivre qui imprègne les psaumes et de l’impossibilité d’en posséder la source ou même de prévoir quand et comment elle va sourdre ou jaillir dans l’âme, dans l’être. Le psaume fait de l’expérience du psalmiste de vouloir vivre et de vivre devant Dieu une parole pour d’autres, et aujourd’hui c’est pour nous. Le psaume permet et même provoque une résonance entre ce qui est écrit, dit, chanté, prié et quelque chose en celui ou celle qui écoute, qui lit, qui chante. Cette résonance, qui ne se commande pas, donne de descendre un peu plus profondément, un peu plus clairement, un peu plus lucidement en soi.
Pour le dire autrement, ce psaume est comme une nourriture ; trois versets comme une bouchée, une bonne bouchée d’encouragement, de reconnaissance, d’émerveillement. Pour croire encore et à nouveau que nous sommes bien-aimés de Dieu, que Joseph est bien-aimé de Dieu, qu’Aurélie est bien-aimée de Dieu.
C’est ainsi que monte sur terre le chant des vivants.